Goodnight Saigon

11 Fév

“An antique saying has it that a man’s life is incomplete unless or until he has tasted love, poverty and war »

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Simplicity

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Vietnamese delights

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‘The soil in our area is Red Mud, RED-BLOODY-MUD. It drives me mad … It’s the only place in the world where you can be bogged down in mud up to your neck and get dust in your eyes.’

 

In tribute to my dear uncle, the man who has tasted pure meaning of love, poverty and war.

En revenant au Vietnam au bout de 14 ans d’absence, j’y ai trouvé une source d’inspiration. Une histoire familiale hors du commun, des vies insoupçonnées, des anecdotes par milliers. J’ai voulu rendre hommage à mon oncle, le frère de ma mère, dont le destin m’a donné l’envie d’écrire. J’ai commencé par lui poser des questions et de fil en aiguille il a déroulé ses souvenirs, ses peurs, ses espoirs, sa vie avant, pendant et après la guerre du Vietnam.

Quand j’ai commencé à l’interviewer, je l’ai senti hésitant, ses réponses se traduisant parfois par de longs silences, le regard vide. Puis petit à petit ses yeux se sont illuminés, il s’est mis à sourire et à rire, se remémorant les anecdotes, les souvenirs heureux d’une enfance choyée et son engagement pour une cause qu’il croyait juste. J’ai compris qu’il ne s’était jamais confié sur cet épisode de sa vie et que ce moment était rare pour moi.

L’histoire qui suit relate modestement le temps de son engagement dans la guerre du Vietnam en 1973 en tant qu’officier sud-vietnamien, côté pro-américain. Elle est basée sur des faits réels, des moments vécus. J’y ai cependant apporté ma touche personnelle.

Cau ba

My wit&wise uncle

J’ai dédié dix ans de ma vie à la guerre, cinq années à la célèbre Ecole des Officiers de Thu Duc au Vietnam, deux ans au front et trois ans prisonnier dans un camp de redressement entre les mains des communistes. Dix ans c’est peu dans une vie, mais ces dix années là ont changé le cours de mon destin en y donnant tout son sens.

Mon nom est Hoàn, je suis Vietnamien né à Phnom Penh, au Cambodge. Second fils d’une famille de 3 enfants, mon père travaillait à l’ambassade de France, ma mère était institutrice et enseignait le français. Nous baignions dans une culture essentiellement française, la présence tricolore étant dominante dans ce qu’on nommait l’Indochine (Vietnam, Cambodge, Laos). De cet héritage familial je parle aujourd’hui vietnamien, français et anglais, pratiqué aux côtés des soldats américains avec qui j’ai combattu pendant la guerre du Vietnam en 1973. J’ai eu très tôt un appétit naturel pour la culture et le savoir, la littérature, la musique, la médecine, le droit, les langues, tout ce qui nous arrivait de « l’étranger » et qui me fascinait tant.

Le Cambodge de mon enfance fût paisible, le roi Sihanouk s’étant toujours montré tolérant envers la communauté vietnamienne. J’ai eu la chance de pouvoir m’instruire, d’être inscrit dans une école française, d’aller à la fac de médecine, où j’ai connu les meilleures années de ma vie d’étudiant, à la fac de droit où j’ai rencontré un professeur cambodgien exceptionnel devenu le plus brillant ministre de la culture que le Cambodge ait connu. J‘aimais cette vie d’étudiant insouciante et heureuse, et pourtant j’ai décidé de tout quitter. J’ai pris la décision de m’engager dans l’armée et de combattre au Vietnam. Comment continuer à mener une petite vie tranquille alors  que le pays voisin, ma patrie, est mis à feu et à sang ? A 25 ans, il était temps que ma vie prenne son sens.

23 janvier 1967, Phnom Penh, Cambodge. Départ pour le Vietnam.

Je suis parti sans me retourner. Les mâchoires serrées, le coeur lourd mais d’un pas décidé. J’ai été accepté à la prestigieuse Ecole des Officiers à Saigon. Ma mère, comme toutes les mères, a pleuré à l’idée que son fils ne revienne jamais ; mon père, tout en retenue, m’a compris ; mon frère aîné, la « tête brûlée » de la famille, m’a dit : « Fais ce que tu as à faire, frangin, je te rejoindrai peut-être, pour l’instant si nous partons tous les deux nous les (parents) tuerons ». Quant à ma petite sœur, de 7 ans ma cadette, trop jeune encore pour comprendre, a dit : « Tu reviendras n’est-ce-pas ? Tu vas juste pour les vacances ?? ». L’image de mon père, quand je lui ai annoncé mon choix de combattre aux côtés des américains, l’antithèse de ses convictions, ne m’a jamais quittée. Dans ses yeux j’ai lu le chagrin et la profonde déception d’un père impuissant, face à la décision irrévocable de son fils.

Mars 1973, Front Châu Dôc – Sud Vietnam.

La guerre fait rage. D’un côté le Nord avec son armée populaire et le Front de libération du Sud, les “Vietcongs”, et de l’autre les sud-vietnamiens soutenus par les Américains.

Le bruit des balles siffle dans mes oreilles, pourtant je ne suis pas en première ligne. J’entends mes compagnons soldats hurler pour se donner du courage et foncer vers l’ennemi. Aux commandes de mon poste d’officier, j’assiste à des scènes de combat que je dois relater dans les moindres détails à mes supérieurs. Je ne sais pas ce qui est le plus dur. Regarder mes soldats se faire tuer ou garder mon calme et accomplir mon devoir d’officier. Informer, recevoir des ordres, obéir, faire appliquer les ordres. La guerre c’est ça, un enchaînement d’obligations provenant d’en haut. Et en bas il y a les soldats, ceux qui tuent, et ceux qui meurent.

25 avril 1974, Front Châu Dôc – 20h.

Les battements de milliers de mains retentissent dans la grande salle du campement, j’entends les sifflements enjoués de mes compagnons, impatients de voir entrer sur scène la belle Khanh Ly, chanteuse emblématique et engagée, venue encourager les troupes. La Joan Baez asiatique en quelque sorte, la muse du poète compositeur subversif de l’époque, Trinh Công Son, deux artistes engagés que nous, rebelles avec cause, adorons. Qu’il est bon d’entendre les rires, les cris, le bruit des bières qui s’entrechoquent, les voix tonitruantes des soldats enfiévrés et de sentir une liesse réchauffer des coeurs transis par le froid de la guerre.

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La chanteuse vietnamienne Khanh Ly

1er mai 1975 – Saigon.

Les troupes américaines se sont retirées. Le Vietnam subit une réunification forcée sous l’égide du nord. Les communistes arrivent au pouvoir et renomment Saigon Ho Chi Minh Ville. Dans la débandade totale, les Américains se retirent, des Vietnamiens affolés se réfugient à l’Ambassade américaine dans l’espoir d’être évacués par hélicoptère. Mon supérieur hiérarchique, le capitaine J, me souffle : « Hoàn, ta place n’est pas ici, nous t’envoyons aux Etats-Unis, tu seras nommé ancien officier et tu pourras mener une vie confortable et paisible”. Fermement j’ai répondu: “Merci, mais ma place est bien ici, au Vietnam, auprès de mes compagnons frères d’armes et ma famille,  jusqu’à mon dernier souffle ».

Les Vietcongs ont gagné. Nous avons perdu. Lorsque ma troupe a été prise d’assaut par les communistes je n’ai pas résisté, juste baissé la tête, mon arme et donné l’ordre à mes soldats de capituler. Dans le camion qui s’enfonce dans la forêt d’un noir dense, quelque part au nord de Saïgon, (j’ignore encore où), je m’efforce de ne pas perdre espoir. On nous emmène dans un camp de redressement. Je vois se profiler le cortège de supplices souvent réservé aux « traitres à la patrie » : lavage de cerveau, extorsion d’aveux et plus encore, je ne sais…Étrangement je n’éprouve ni peur ni angoisse, comme si j’attendais ce moment depuis que le doute sur l’issue de cette guerre s’est insinué en moi. Depuis que j’ai senti l’engagement des Américains, en qui je croyais, faiblir de jour en jour. Cette guerre n’est finalement pas la leur, est-elle bien la mienne ?

5 juin 1975, camp de redressement – 5h du matin.

“Hoàn, réveille toi!” Je suis tiré de mon sommeil par mon compagnon de cellule. J’ai l’impression d’avoir fermé les yeux 5 minutes. C’est l’heure de la gymnastique collective, dans la salle principale du baraquement où plus de 1 000 prisonniers s’entassent pour “se maintenir en forme”. J’entends les estomacs criant famine, attendant avec impatience les deux patates douces, la racine de manioc et le morceau de poisson qui constituent notre repas du jour. Le pactole ! Nous partons dans la forêt pour couper du bois. D’immenses troncs d’arbres, de tiges de bambous, de joncs, pour construire les baraquements, couvrir les toits et faire les paillasses qui nous servent de lits. Porter d’énormes fardeaux sur les épaules, ramener les troncs au camp à la force de nos bras, le ventre vide, tiraillés par une faim qui affaiblit les plus costauds d’entre nous. Le plus dur à supporter c’est le manque de nourriture.

21 décembre 1975, camp de redressement, 18h.

C’est l’heure du “lavage de cerveau”, pauvres âmes perdues, parias ayant renié leur patrie pour s’allier à l’ennemi. Comme à l’accoutumée nous nous réunissons dans la grande salle pour assister au cours de politique sur les bienfaits du communisme. Aujourd’hui c’est l’apologie de Karl Marx et du marxisme. A la fin du cours, le professeur nous demande de se lever : “Le communisme est le seul régime qui puisse sauver notre pays, êtes-vous d’accord ?” – A l’unisson, nous crions “Oui!” – Mais entre nous, nous murmurons sur un ton moqueur: “A chacun ses convictions ! ”.

15 avril 1976, camp de redressement, 14h.

“Hoan, courrier !” crie le gardien. Sur le cachet de l’enveloppe il est écrit “France”. Je souris, c’est la petite soeur, la dernière de la famille que mon père a envoyée en France pour qu’elle y construise une nouvelle vie. Dans sa lettre elle m’annonce qu’elle vient de donner naissance à un petit garçon en bonne santé. Elle l’a appelé …Christian, Hanh en vietnamien, qui, accolé au prénom de son père, Hiêu, signifie piété filiale, un beau prénom ! Un heureux événement qui vient apaiser la douleur d’avoir perdu mon frère aîné, tué sur une plage immaculée du centre du Vietnam à l’été 1972. Lui aussi s’était engagé dans les rangs sud-vietnamiens pro-américains, peu de temps après moi…

Dans mon malheur je suis chanceux. La vie au camp est très dure mais nous ne sommes pas maltraités. J’arrive même à y trouver ma place, à m’adapter, à nouer des rapports d’amitié avec nos geôliers. Beaucoup d’entre eux me demandent de leur apprendre le français et l’anglais. Pendant notre temps libre, nous lisons, dessinons, fabriquons des instruments en bois et en bambou. Le camp abrite une élite instruite et cultivée, des intellectuels, des professeurs en architecture, des médecins, des ministres de l’ancien régime. Mes dispositions pour les langues étrangères intéressent et éveillent la curiosité des dirigeants dont j’arrive à gagner l’estime. Je me souviens de ce sergent caporal qui me demandait sans cesse de lui réciter le poème d’Apollinaire : “l’Automne est mort”.

16 juin 1978, camp de redressement, 8h.

Les grilles de l’entrée principale du camp s’ouvrent. Mais cette fois c’est différent, elles ne s’ouvrent pas pour les travaux forcés en forêt mais pour m’offrir quelque chose que j’ai chéri comme un trésor perdu. Ma liberté.

Mon comportement exemplaire durant ces trois années de détention m’a valu d’être libéré, comme certains de mes congénères, tels des enfants récompensés pour avoir bien travaillé. Dans le camion qui me ramène à Ho Chi Minh Ville, Saigon dans mon coeur à jamais, je réalise que tout est fini. Étrangement, ce combat, cette guerre que j’ai tant haïs ont été ma raison de vivre et m’ont permis d’avancer, de supporter la douleur de perdre mon père en avril 1976. Cette force intérieure, avec bien sûr ses faiblesses, m’a guidé durant toutes ces années. Moi qui pensais avoir vécu le pire, revenir à une “ vie normale” me semble d’autant plus effrayant. J’espère garder toute ma tête et retrouver le calme d’une vie trop longtemps plongée dans les tourments de la guerre.

Nouvel An Vietnamien (Têt) 2008, Cambodge.

Premier retour au pays de cœur et de naissance au bout de 40 ans, un voyage initiatique que je n’ai pas eu le courage de faire avant. Quelle émotion lorsque j’ai vu, en passant la frontière séparant nos deux pays, les palmiers dressant leurs altières silhouettes en terre cambodgienne.

Tout a changé et la maison de mon enfance n’existe plus mais le fond de l’air, un imperceptible souffle d’antan sont restés, palpables par moi seul et sans doute par une mémoire subjective. Le pays est en train de panser ses blessures, je ne saurais comparer l’horreur de leur traumatisme au nôtre, le génocide ou à ce qui y ressemble de notre côté…

Mais une chose est sûre, je porterai à jamais dans mon cœur ce pays de l’enfance heureuse. Ni regret ni amertume, seulement une immense gratitude à la vie qui m’a apporté toutes ces expériences exceptionnelles, ces rencontres enrichissantes et qui m’ont amené là où je suis, c’est-à-dire pas grand-chose (trait d’humour de mon oncle dont l’esprit badin fait la joie de la famille).      

Avril 2014, Ho Chi Minh Ville, Vietnam.

Hoàn a aujourd’hui 72 ans. Il a réussi à retrouver une “vie normale” et a gardé toute sa tête remplie des souvenirs d’un passé encore très présent. Sa mémoire est restée intacte, tout comme ses convictions. Marié, père de deux filles et un fils, il a six petits-enfants qui l’entourent de leur affection. Il continue d’enseigner l’anglais à des générations d’élèves fidèles et mène une vie simple et paisible dans la banlieue de Saïgon. De temps en temps, il passe le week-end dans notre maison au bord du Mékong. Il s’y repose, lit, dort dans le hamac à l’ombre d’un palmier mais surtout il s’adonne à son plaisir récurrent, la pêche. Patience et silence sont plus que jamais sa philosophie de l’existence. Never complain, explain sometimes, telle est sa devise.

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Happy grand children

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Adorable and cheeky Minh Anh

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Our house in the suburb of Saigon

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Brother&Sister

Je considère comme un privilège le fait qu’il ait bien voulu me confier cette tranche si intime de sa vie. Il y a encore tant de questions que je voudrais lui poser mais je sens que je dois m’arrêter là, le laisser avec ses secrets et sa pudeur profonde. J’ai voulu lui demander pourquoi il a choisi de combattre aux côtés des Américains, à l’encontre des convictions de son père et de beaucoup de Vietnamiens…et puis finalement je me suis dit que ça ne servait à rien. D’un côté comme de l’autre, d’une conviction à l’autre, les séquelles de la guerre demeurent les mêmes pour tous ceux qui l’ont vécue.

Mais par-dessus tout, lorsqu’il m’a fait cet aveu que je sais profondément sincère, « Je n’ai pas tué », j’ai été touchée du fond du cœur.

Merci mon cher oncle. Vis et sois heureux.

cau ba peche

My uncle favourite hobby, fishing

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